Questions éthiques face à la pandémie grippale

Publié le par RR

Questions éthiques face à la pandémie grippale,
 
par Emmanuel Hirsch
LE MONDE | 17.03.06 | 13h55  •  Mis à jour le 17.03.06 | 13h55

oralement, notre société n'est pas préparée au temps d'une pandémie. Alors que des stratégies de lutte contre la dissémination du virus H5 N1 sont conçues à travers le monde, l'attention se porte peu sur les aspects éthiques des dispositifs envisagés. Comme si le scénario-catastrophe intégrait déjà le coût humain et moral de la pandémie grippale, le caractère inéluctable de ses conséquences. Les plans gouvernementaux actuellement élaborés peuvent donner la fausse assurance que les phénomènes induits par la pandémie seront maîtrisés.

C'est refuser d'imaginer une situation de désorganisation partielle ou complète, avec toutes sortes de rumeurs et de données incontrôlables qui circulent dans un contexte psychologique favorable à l'irrationnel. Comment préserver la confiance indispensable lorsqu'un désastre suscite terreur et accablement ? Les projections réalisées en termes de morbidité et de mortalité révèlent l'ampleur des bouleversements possibles, avec des incidences immédiates sur la continuité de la vie publique, les pratiques sociales, les relations au sein des familles, les comportements, les rites ne serait-ce qu'à l'égard des morts. L'équité, le respect de la personne dans sa dignité et ses droits, la sauvegarde des plus fragiles perdront bien vite toute consistance, alors que des actes de violence et d'incivilité accentueront insécurité et peurs.

Comment déjouer les stratégies du pire, éviter que l'état d'exception justifie les arbitraires ? Dans un contexte social où semblent prévaloir les individualismes, le soupçon et la défiance, rien ne nous permet d'être assurés d'un souci unanimement partagé du bien commun. Comment envisager une pédagogie de la responsabilité ?

Les valeurs à sauvegarder doivent être hiérarchisées : la loyauté, l'intégrité, l'équité et la transparence doivent s'imposer dans la détermination et le contrôle des choix. Je suis sensible aux propos des responsables gouvernementaux, s'agissant de justice dans l'accès aux traitements et aux soutiens. Rien n'indique pour autant qu'en pratique ces intentions soient tenables. Dès lors, selon quels critères la vie d'une personne sera-t-elle privilégiée au détriment d'une autre ? Qu'en sera-t-il des droits des personnes placées en quarantaine ? En situation extrême, la sélection ne relève pas exclusivement de processus naturels : les plus vulnérables sont davantage exposés, certains privilèges permettent de réduire les risques. L'injustice ou la discrimination accentue le sentiment de révolte. Quelles doivent être nos réponses démocratiques ? En quels termes les affirmer, y compris dans nos responsabilités internationales ?

La gestion anticipée d'un risque pandémique constitue un phénomène sans précédent. Il est indispensable d'expliquer, voire de justifier les mesures préconisées. Une concertation nationale s'impose afin de présenter les options retenues dans la plus grande clarté, et certainement de les adapter. Comme cela a été initié aux Etats-Unis, des conférences citoyennes peuvent contribuer à la mise en oeuvre, sur le terrain, de décisions ainsi validées et acceptées.

A privilégier une posture d'autorité et des règles qui ne se discuteraient pas, nos responsables prendraient le risque d'une véritable dissidence. La constitution de solidarités actives améliorera nos capacités de réponses pratiques mais aussi de résistance face aux excès. C'est le rôle des instances d'éthique de contribuer, dans leur domaine de compétence, aux réflexions nécessaires. Il s'agit d'une urgence : elle engage leurs responsabilités au service de la cité.

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Emmanuel Hirsch est professeur d'éthique médicale, faculté de médecine Paris-Sud-XI, directeur du département de recherche en éthique, université Paris-Sud-XI.

 

Publié dans Santé

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