Casser la « logique de guerre » de la pandémie

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Casser la « logique de guerre » de la pandémie

Article du 03-Oct-2005 par Christian DELAHAYE

Cliquez pour voir l'image dans sa taille originale Un livre de Jean-Philippe Derenne et François Bricaire

Deux grands patrons parisiens, le pneumologue Jean-Philippe Derenne et l'infectiologue François Bricaire, publient demain un livre événement, « Pandémie, la grande menace. Grippe aviaire, 500 000 morts en France ? »*.
Synthétisant l'état des connaissances et des incertitudes actuelles, il fourbit l'ensemble des armes (disponibles et attendues) pour engager dès aujourd'hui la prévention contre la pandémie et sa logique de guerre.
Le Pr Derenne assure que cette démarche est tout le contraire du catastrophisme et il expose au « Quotidien » les raisons de rester optimiste.

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La mobilisation doit être déclenchée dès maintenant (Ph. Matsas/Opale)
 
LE QUOTIDIEN - Que cherchez-vous en brandissant « la grande menace » ?

Pr JEAN-PHILIPPE DERENNE - Nous voulons créer le débat. Il faut se dire qu'une catastrophe sans précédent risque de survenir. Tout le monde doit en être conscient et il faut que le débat s'engage parmi toutes les catégories de la société de façon que les décisions ne soient pas confisquées par les seuls experts, quel que soit l'intérêt de leurs travaux.
Nous tirons, François Bricaire et moi, les leçons de ce qui s'est passé avec la lutte contre le sida, où, pendant des années, on n'a eu de cesse de dénoncer des scandales dans tous les domaines. C'est complètement négatif de dire après coup : il n'y avait qu'à faire ceci, ou faire cela. Nous voulons donc présenter dès aujourd'hui la lutte contre la pandémie aviaire de manière positive et publique.

 
En évoquant 500 000 morts en France, ne risquez-vous pas de céder au catastrophisme ?

C'est exactement le contraire. On pourrait dire : regardez la photo de cet enfant la tête éclatée, la cervelle qui se répand par terre, après avoir été écrasé par un camion. Quand on traverse, on regarde à droite et à gauche, précisément parce qu'on sait qu'un tel accident peut arriver. Toute la question est donc d'évaluer l'enjeu de l'accident. Nous avons titré sur 500 000 morts ; nous aurions pu retenir les 200 000 avancés par l'Institut de veille sanitaire. Mais nous nous sommes fondés sur les données généralement retenues pour la mortalité de la grippe espagnole de 1918 et, en présentant les différents moyens à mettre en œuvre, nous faisons passer l'objectif, qui est de réduire vingt fois le nombre des morts.

 
Compte tenu de l'incertitude totale quant à la date de survenue de la pandémie, certains préconisent d'attendre le moment venu pour agir. Que leur répondez-vous ?

Les experts s'accordent à dire que, face à une pandémie ou à une attaque bioterroriste, tout doit être planifié à l'avance, car il n'est pas possible de réagir sur le moment.

Par référence à la grippe espagnole, vous diriez que nous sommes aujourd'hui en quelle année ? En 1917 ?

En 1917, ou en 1916, ou en 1915 ? Personne ne peut le dire exactement. Mais la mobilisation doit être déclenchée dès maintenant. C'est ce qu'ont compris aussi bien George Bush que Jacques Chirac.
Pour être aussi affirmatifs, nous nous appuyons sur des sources qui ne sont ni personnelles, ni journalistiques, mais sur toutes les revues scientifiques de référence. Nous tirons les conclusions à la fois des lectures scientifiques d'aujourd'hui et des données historiques disponibles sur les pandémies survenues tout au long de l'histoire de l'humanité.

Le ministère français de la Santé est-il en phase avec vos analyses ?
 
Nous avons rencontré deux fois Xavier Bertrand, en dernier lieu il y a huit jours. Le ministre nous a demandé de participer à la définition de la politique de prévention. Il faut féliciter les pouvoirs publics français d'être particulièrement sensibilisés au problème et d'avoir déjà engagé des actions. Nous estimons cependant que la prise de conscience n'est pas encore à la mesure de la situation. Nous avons besoin d'une présence politique renforcée au plus haut niveau.

Et les médecins ? Comment jugez-vous leur prise en compte du risque ?

Je ne saurais vous répondre pour les médecins de ville, mais pour les hospitaliers je constate qu'ils sont en train de s'éveiller. Je m'en rends compte dans mon propre service, à La Pitié, par rapport à l'an dernier, où nous avions énormément de mal à les convaincre, ils sont beaucoup plus nombreux à se vacciner contre la grippe.

Que doit faire, à ce stade, le corps médical ?

Les pouvoirs publics et l'Ordre des médecins doivent négocier avec l'ensemble des associations de médecins pour bien s'assurer que tout le monde sera à son poste en cas de pandémie, avec tous les spécialistes mobilisés, y compris, par exemple, les chirurgiens esthétiques.
Les négociations doivent aussi s'engager pour une prise en charge universelle de la grippe. D'autre part, la sécurisation de l'activité soignante, par les moyens policiers appropriés, doit être préparée.
Par ailleurs, des programmes de formation vont être prochainement proposés, à l'initiative des sociétés savantes (pneumologie et infectiologie), si le ministère de la Santé donne son feu vert.

Vous montrez qu'on ne saurait évidemment se cantonner à une perspective purement française, s'agissant d'une pandémie planétaire.

Supposons que 90 % des moyens soient confisqués dans les pays riches, où on totaliserait 5 millions de morts, alors qu'on en dénombrerait 200 millions à travers les pays pauvres. Imaginez les répercussions politiques, à terme, d'une disparité à ce point scandaleuse ! La pandémie propage en effet à la fois une logique de guerre et une logique de guerre civile. Dans l'histoire, on a vu que des sociétés ont explosé sous l'effet de bombes pandémiques.
Je vois aujourd'hui un élément d'espoir dans les leçons que les autorités fédérales américaines ont tirées du cyclone Katrina, considérant qu'aucune politique de prévention n'avait été élaborée à la hauteur du risque.
Le gouvernement français pourrait faire passer le message de l'intérêt bien compris des pays riches : faire en sorte que la maladie ne diffuse pas à partir des pays pauvres et par conséquent d'y soigner les personnes touchées.

Quels enjeux éthiques comportent d'ores et déjà la phase de préparation à la pandémie ?

Nous écrivons que c'est à l'occasion des crises que les couples savent s'ils sont faits pour vivre ensemble. C'est à l'occasion des épreuves qu'une démocratie montre la réalité de son fonctionnement et la vérité de ses valeurs ; la préparation à la pandémie va révéler crûment si nous sommes toujours dans le chacun pour soi, dans l'égoïsme aveugle, ou si, au contraire, nous sommes capables d'adopter une démarche réellement humaniste. Pour ma part, je crois que l'humanité est une, que l'homme est le même partout, quelles que soient les inégalités de développement et de culture et que le primat, c'est la vie de l'homme. Notre société respectera-t-elle seulement la vie de ses propres membres ? Ou sera-t-elle capable de se soucier aussi des autres sociétés ? C'est tout l'enjeu éthique de cette pandémie. De ce point de vue, notre démarche est pleine de confiance et d'espoir.

 
>PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN DELAHAYE
* Par le Pr Jean-Philippe Derenne, chef du service de pneumologie de La Pitié, et le Pr François Bricaire, chef du service des maladies infectieuses de La Pitié, Fayard, 324 pages, 19 euros.

Publié dans Santé

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